« Je cherche une personne qui connaît ma langue »

— Laurence Alia, en entrevue à la fin (et au début) du film

Le film s’ouvre sur une porte. Une chambre vide. La caméra balaye des murs blafards, une fenêtre sans rideaux. Les occupants sont partis. Ce qui y était n’existe plus. La porte qui se referme.

Ainsi, plusieurs fois des portes — que l’on ouvre, que l’on claque, qui se ferment sur quelque chose — meublent le film. Et on comprend très bien ce que cela veut dire.

Puis les regards. Le regard d’autrui : celui qui juge, qui décapite, qui déshérite, qui ostracise. Et ce n’est pas pour rien que la caméra capte le Cimetière Mont-Royal en arrière-plan juste avant la scène où Laurence va dire à Fred qu’il va mourir. C’est au figuratif. On avait compris, là aussi.

Laurence Anyways est d’un touchant quasi inexplicable. Pas seulement parce que Xavier Dolan prend un risque énorme à mettre de l’avant une réalité occultée tant par la société mainstream que par le 7e art — l’identité sexuelle, l’identité transgenre, l’identité par le genre — mais parce qu’il réussit à faire oublier cette profonde quête identitaire sous l’éloge du couple, de la relation amoureuse, et surtout du Grand Amour qui lui, ne reconnaît aucune limite. Cela rappelle un peu le risque qu’avait pris le film I Love You Philip Morris de Glenn Ficarra et Luc Besson, avec John Carrey et Ewan McGregor, en 2010.

Dans une scène où Fred et Laurence se retrouvent à L’Île aux Noix chez un couple dont l’homme a subi « l’opération », la conjointe dit en une phrase ce que veut exprimer le film : « qu’il s’appelle Alexandre, Alexandra, ou Alexandrin… c’est la logique de l’amour qui compte pour moi ».

Mais ce n’est pas assez d’y croire. Il y a des besoins fondamentaux auxquels l’individu est lié et qui tirent les ficelles depuis les abysses de son âme. La volonté toute seule ne peut changer cette réalité-là. Tant pour celui qui est une femme dans un corps d’homme, que pour celle qui, malgré son désire absolu de le soutenir dans sa démarche, ne peut nier ses propres besoins. C’est inextricable, ce que nous sommes.

Ce film n’est pas pour tout le monde. Il faut avoir aimé, profondément, avoir été confronté à l’impasse dans une relation impossible, la frustration insupportable de tant vouloir maintenir en vie quelque chose qui ne respire plus, le cataclysme d’une passion, débridée confrontée à celle de la chute finale des espoirs.

Pour moi ce fut 2 heures et 39 minutes que je n’ai pas vu passer. Vers la 2e heure, je me suis dit que j’aimais l’univers dans lequel j’étais submergée et que j’y resterai, avec plaisir.

L’extase

Laurence Anyways c’est l’extase. C’est un film qui crie la liberté, celle d’être qui on est, envers et contre tous, telle qu’elle est définie par la relation entre Laurence et Fred : Fred qui ira jusqu’au bout d’elle-même pour aimer l’homme de sa vie, même lorsqu’il est une femme. Laurence qui considère Fred comme étant la femme AZ, celle qui est tout à la fois : l’âme sœur avec laquelle on peut se permettre d’être tout ce qu’on est vraiment.

C’est une œuvre dont la qualité esthétique apporte un baume à la douleur, à la frustration, à la mélancolie et à la déchirure passionnelle qui en est la matière première. Le tout dans les tons dorés d’intérieurs feutrés et de décors grouillants de verdure et d’objets pertinents. Puis des costumes parfaitement agencés dans les palettes bleu royal, rouge saumon et pourpre, comme dans la scène au restaurant indien où les habits des personnages complètent la tapisserie. Et ces couloirs, ces perspectives qui nous plongent dans les profondeurs de l’âme, de l’amour, du néant…

Visuellement, on pourrait voir le film sans le son pour se gaver sans gêne de ces images signées Dolan : le fameux ralenti, les gros plans, les prises de dos. Mais la trame sonore est un bijou aussi, bien trop fidèle à l’image, empreinte des ressorts des années 80 et 90 qui figent l’action où elle était, dans le temps.

Et que dire de ce torrent d’émotions représenté par des trombes d’eau qui tombent sur la tête de Fred lorsqu’elle lit les pages du livre de Laurence qui la touchent directement au coeur… On se retrouve facilement dans un univers de femmes — de mères, de sœurs, d’amantes, de folies jalouses et de surplus d’émotions — un terrain connut pour Dolan.

Suzanne, la fleur

Dans ce film, Suzanne Clément est une fleur. Elle offre une prestation qui éclore de volubiles vérités et de puissants émois. Elle puise dans ses tripes — et dans les nôtres au passage — en incarnant l’ultime sacrifice, le dévouement féminin et l’investissement amoureux qui l’arrache à sa propre logique.

Dans cette scène où elle sort de ses gonds en donnant une réplique cinglante à Denise Filiatrault qui, en serveuse un peu trop probante quant au « look » de Laurence, la pousse à le défendre comme une mère protectrice. Et puis cette autre scène marquante, où Fred lance à Laurence son désespoir: « J’en ai assez de perdre ma vie en attendant que tu te trouves ! »

Suzanne Clément donne tout ce qu’elle a de force vive, de peine, de tolérance, d’engagement et d’impatience, et mérite d’être couronnée des plus élogieuses récompenses de l’industrie et du public pour cette lumineuse performance.*

Xavier Dolan est un artiste qui veut faire passer un message. Son art n’est pas insipide. Il l’a dit, Cannes ne lui donnera pas ce qu’il veut. Pas cette fois-ci. Mais personne ne peut ignorer son talent vertigineux, ni la marque indélébile qu’il continue à laisser sur le cinéma québécois, ni la force indéniable de la personnalité qu’il impose désormais au cinéma, tout court.

SP

ndlr: Et on avait bien raison d’y croire ! : Suzanne Clément a reçu le prix d’interprétation féminine dans la catégorie « Un certain regard » au Festival de Cannes pour son rôle dans Laurence Anyways ! ( prix ex aecquo, avec l’actrice belge Émilie Dequenne )

Tapis rouge à Montréal le 14 mai 2012

Voyez le diaporama du tapis rouge sur la page Facebook Perspectives.

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