Écrit et réalisé par Roschdy Zem
Avec Sami Bouajila, Denis Podalydès, Maurice Bénichou

« Il y a 100 ans on condamnait un jeune officier parce qu’il avait le tort d’être juif. Aujourd’hui on condamne un jardinier parce qu’il a le tort d’être maghrébin ! »

— Maître Jacques Vergès

Avec cette phrase emblématique très forte, présente dans la bande-annonce, le film déclare ses intentions.

C’est l’histoire vraie d’Omar Raddad, jardinier marocain condamné injustement [apparemment la justice ou l’injustice de l’affaire soulève encore les passions en France, comme en témoigne les commentaires qui suivent ce billet] et incarcéré pendant 7 ans à la suite du meurtre crapuleux de sa patronne, Ghislaine Marchal en 1991, à Mougins, au nord de Cannes, en France. Roschdy Zem dépeint Raddad comme un homme simple, cassé par la Justice française, alors que même 20 ans plus tard, même après l’avoir gracié, même confrontée à une myriade d’éléments de circonstances qui font plutôt la preuve de son innocence, elle refuse encore de le réhabiliter et de lui permettre d’exercer son métier.

Après Indigène ( 2006 ), Vrais mensonges  ( 2011 ), même le premier film de Roschdy Zem, Mauvaise foi ( 2006 )  sur un couple musulman-juif en France, il semble qu’il y ait un mouvement dans le cinéma français voulant mettre l’Arabe sous les feux d’un autre projecteur : qui le montre comme un homme vaillant, bon, honnête, dévoué et surtout innocent, ce qui change de l’image de terroriste à laquelle on l’associe souvent. Dans Omar m’a tuer, Omar est un homme qui est condamné sans justification sur sa terre d’accueil, et qui mérite non seulement le respect de ses concitoyens mais aussi leur compassion, leur fraternité, leur justice. De l’autre coté, la hargne du juge qui condamne Omar transparaît dans une « justice » qui veut qu’il soit coupable. Il sera désormais impossible d’arracher Omar aux serres d’un système qui a du mal à soutenir la devise de liberté, d’égalité et de fraternité.

Il est intéressant que le ton du film soit résolument en faveur de l’accusé et que, avec la fameuse phrase du tout aussi célèbre avocat Jacques Vergès ( Maurice Bénichou ) à propos de l’affaire Dreyfus, l’on mette ainsi le Juif à égalité avec l’Arabe sur le plan des injustices commises par l’État. Aussi Zem laisse-t-il Vergès faire le procès non pas d’un seul homme, mais de la France toute entière.

Des condamnations injustifiées, le monde en a malheureusement déjà vu. Le cas célèbre de Rubin Hurricane Carter vient en tête. Il y a aussi ce documentaire sur la petite histoire d’un autre Omar ( Khadr – Vous n’aimerez pas la vérité: 4 jours à Guantanamo ) et celui sur Marie-Joseph Angélique, esclave noire à l’époque de la Nouvelle France, torturée à mort pour avoir incendié la Ville de Montréal en 1734. Le choix d’un avocat noir à la défense d’Omar dans le film n’est peut-être pas non plus innocent, et on aura ainsi bouclé la boucle en mettant toutes les victimes du système du même coté. On voit presque l’ombre d’un Spike Lee dans la démarche de Zem qui se défend pourtant de vouloir réhabiliter l’Arabe dans le cinéma français. « Encore faut-il le faire exister! » lançait-il.

Roschdy Zem

Roschdy Zem et l’anecdote

À l’occasion de la projection, le consulat de France avait invité le réalisateur afin de répondre aux questions du public après le film. Inévitablement, les questions sur l’injustice abondèrent, auxquelles Zem répondait calmement qu’il s’agissait seulement de « faire bouger un peu les choses ». Par exemple, la dernière séquence du film avant le générique nous apprend qu’Omar continue à se battre pour que l’on accepte de comparer son ADN à celui retrouvé sur les lieux du crime, preuve qui lui permettrait enfin d’être réhabilité complètement au sein de la société, après avoir été considéré pendant des années comme un meurtrier. Mais la Justice française lui a toujours refusé. Curieusement, dit Zem, on a appris quelques jours avant la sortie du film qu’on allait enfin accepter l’étude de l’ADN ! Mais celle-ci ne semble pas vouloir livrer ses secrets, même après plusieurs mois d’étude…

Bouajila magistral

Sami Bouajila est magistral dans le rôle d’Omar Raddad, qui livre un honnête homme, « calme, presque soumis ». Il incarne toute la simplicité de l’être pieux qui veut croire que Dieu est bon et que la France est juste. Sur son visage ébahi, étalé à la largeur de l’écran, la goûte de sueur coulant dans le poil de la moustache, on suit son regard quasi catatonique qui dit la tristesse et la consternation de l’homme : la situation n’a aucun sens, et il ne maîtrise pas la langue française.

Ce qui rend aussi le jeu de l’acteur extraordinaire c’est de savoir que Bouajila, qui est Tunisien d’origine, parle parfaitement le français, alors qu’ici on le voit chercher ses mots et former des phrases approximatives avec un fort accent marocain. Lorsqu’il s’adresse au tribunal, il sort un plaidoyer qui résonne autant de l’authenticité que du désespoir de l’homme démuni de moyens : « Je sais pas qui a fait ça, qui est tué madame Marchal, mais il est tué moi aussi. »

Une bonne partie du film est tournée en arabe, sous-titrée en français, afin de permettre à Bouajila d’offrir la pleine dimension du personnage qu’il incarne, cet homme dont la seule « erreur » est de ne pas être instruit. La prémisse du film est donc que le « socialement mal armé sera écrasé par la Justice ».

La justice, une question économique

Zem nous rappelle qu’en France, en 100 ans de procès, il y a eu seulement 6 cas de réhabilitation. Il a évoqué les cas du malheureux prisonnier Troy Davis ( exécuté aux États-Unis le soir-même de la projection, 21 septembre 2011, alors qu’une multitude de preuves auraient démontré qu’il était probablement innocent ) et de Dominique Strauss-Kahn. Selon Zem, ces cas illustrent que la justice appartient à ceux qui peuvent se payer les meilleurs avocats, qui pourront payer les meilleurs enquêteurs qui trouveront les éléments pour vous sortir d’une mauvaise passe. « Dans cette justice-là, dit Zem, même dans un pays de démocratie tel que la France, la situation économique est fondamentale et déterminante. »

Zem dit avoir tenté d’amener le vrai Omar Raddad aux lieux de tournage où se déroulent son histoire, mais celui-ci était incapable de les approcher, fondant en larmes : « J’ai la liberté maintenant, mais moi je suis encore en prison ».

Note: À lire, de Jean-Marie Rouart : Omar. La construction d’un coupablel’ouvrage du journaliste qui a enquêté sur l’affaire et sur lequel est basé le personnage de l’écrivain Pierre-Emmanuel Vaugrenard ( Denis Podalydès ).

SP

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