Écrit et réalisé par Abbas Kiarostami
Avec Juliette Binoche et William Shimell

Tous les réalisateurs méritent d’être mieux connus et surtout mieux compris. Certains plus que d’autres, peut-être. Comme Abbas Kiarostami, par exemple, un cinéaste iranien qui signe Copie Conforme, un film à double sens dont l’action se déroule en italien, en français et en anglais sous le soleil de la Toscane.

Kiarostami est reconnu, entre autre choses, pour son usage de la caméra installée sur le capot de la voiture pour capter les conversations à l’intérieur. En effet, ici on y apprend beaucoup sur les personnages au début du film car, à travers une insipide conversation dans une voiture, dont on est témoin de l’extérieur, justement, on est porté à croire que le personnage de Juliette Binoche (qui n’a pas de nom) cherche à rencontrer celui de William Shimell, un écrivain anglais de passage en promotion de son dernier livre. Ils semblent ne pas se connaître. Elle s’intéresse à lui. Il répond de manière laconique en regardant le paysage. En même temps, ils semblent en savoir déjà trop l’un sur l’autre…

Au fil des conversations, une en particulier entre cette femme et la tenancière d’un bistro où ils prennent un allongé et un cappuccino, on entrevoit la trame de la pensée du cinéaste : une femme doit se contenter du fait que son mari soit occupé par son travail, et non par une maîtresse, dit la vieille Italienne. Mais à quoi bon un mari qui n’est jamais là, pleure Binoche.

L’homme qui est devant elle est-il une copie conforme de son mari? Assiste-t-on à un transfert psychanalytique entre une femme désemparée et un homme détaché quand elle se met à le tutoyer et à prendre un ton soudainement intime?

Voilà l’intrigue de ce film : on n’arrive pas à savoir si les personnages se connaissent; jouent-ils tous les deux la comédie, se passant pour le conjoint de l’autre parce qu’ils se voient dans leurs déceptions matriarcales à travers leurs propres crises existentielles, la version de chacun aux antipodes de celle de l’autre? Cet homme est-il son mari? Où est passée la vie de cette femme qui n’a plus rien pour la satisfaire et qui est obsédée par le regard d’une statue et le désir intense de se sentir protégée de nouveau? Ou au contraire, se dévoile-t-elle sous nos yeux la décrépitude d’une histoire d’amour qui ne vit plus que dans la psychose d’une femme, en présence d’un être qui n’existe plus?

Les allusions aux copies, aux originaux et aux heureux qui se font leurs propres bonheurs, se buttent à l’immense détresse de cette femme et surtout à la froideur emblématique d’un homme qui ne semble plus du tout affecté par un sentiment d’appartenance quelconque, à elle, à ses enfants. Il se contente de dire qu’il vit sa vie et qu’eux, vivent les leurs. C’est assez pour rendre folle n’importe quelle épouse délaissée.

Sans trop vouloir se souvenir de l’affreusement dur Le Chat (1971), avec Signoret et Gabin, où le couple se déteste et se détruit, il y a une autre œuvre qui vient à l’esprit : Betrayed (1983), avec Ben Kingsley et Jeremy Irons, où l’on apprend seulement à la fin lequel du couple est en fait celui qui est trahi. Sinon L’Année dernière à Marienbad (1961) est une évidence quand on ne sait plus que croire.

Quelque part entre Goddard (pour ses réalités trop disloquées) et Truffault (pour le thème récurrent de la femme blessée et de l’homme brutalement insensible) Kiarostami fait partie d’une autre nouvelle vague, celle du cinéma iranien, amorcée à la fin des années 60 en Iran. De fait, on peut reconnaître cette griffe dans les dialogues poétiques aux rappels allégoriques voulant amener le spectateur à le suivre dans lés méandres d’une réflexion philosophique.

Mais cette réflexion peut devenir lassante, car dans les faits, on ne cesse de se poser la même question tout au long du film : quelle est la différence entre le vrai et le faux? Se connaissent-ils? Sont-ils de vrais mariés? Jouent-ils la comédie? Mais voilà peut-être où se situe le géni de Kiarostami: du fait qu’on se pose ces questions.

Juliette Binoche dans le rôle de la femme qui ne peut lâcher prise d’un bonheur d’antan, est entière et radieuse dans sa névrose. William Shimell par contre, dans le rôle de l’érudit et flegmatique écrivain anglais, n’arrive pas à émouvoir, ni à faire croire en son personnage et ce, dès ses premières répliques. Dans la vie, Shimell est un baryton de renommée en Angleterre, mais livre ici, à mon humble avis, une prestation médiocre qui nuit à la crédibilité du récit.

De cette inégalité, s’installe un bé mol qui tombe mal aux cotés d’une Binoche en pleine possession de ses moyens. On aurait souhaité une plus grande profondeur dans l’interprétation de l’énigmatique fuyeur, telle que celle qu’un Jeremy Irons aurait pu offrir, par exemple, pour scinder le double sens de la fable de Kiarostami.

SP

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