Réalisé par Xavier Beauvois
Avec Lambert Wilson et Michael Lonsdale
César 2011 du meilleur film

« Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse. » – Blaise Pascal

Des hommes et des dieux, c’est une histoire d’amour; un amour qui dépasse les confins de la religion, car faut-il le rappeler, bien qu’il s’agisse ici de moines chrétiens, toutes les religions prônent l’amour du prochain. En même temps, la citation de Pascal, prononcée dans le film, souligne le gâchis qui résulte parfois de la contradiction entre l’extase de l’aventure intérieure et la brutalité du monde extérieur.

Un petit groupe de moines cisterciens français vivent paisiblement depuis des années dans le monastère de Tibéhirine, fondé en 1938, dans les montagnes de l’Atlas en Algérie. Entre 1993 et 1996, ils deviennent malgré eux les témoins impuissants du conflit sanglant qui opposera l’État algérien à la guérilla islamiste. Ce sont des temps extrêmement difficiles qui mettront à l’épreuve le dévouement des moines envers Dieu mais aussi envers les villageois musulmans auxquels ils sont parfaitement intégrés.

On leur offre la protection de l’armée, qu’ils refusent, puis on implore qu’ils retournent en France, pour leur sécurité. D’emblée, la nature humaine de ces hommes s’impose : certains ont peur, d’autres se questionnent sur le fondement même de leur engagement. « Dois-je mourir pour ma foi? » Ils savent que les risques sont extrêmement élevés, et qu’en restant ils se porteraient en martyres.

Le contraste est extrême entre ce havre de paix, pour les moines et pour la population locale qu’ils desservent (charité pour les démunis, services de santé), et la haine et le chaos qui commence à se manifester par des assassinats ciblés qui terrorisent le pays au complet. Les moines doivent prendre position. Ils décident de ne pas céder à la tyrannie. Ils restent, par solidarité avec les villageois. « Le berger ne quitte pas son troupeau à l’arrivée du loup… » L’Amour de l’Autre prend ici son sens le plus noble.

Pourtant, on assiste à l’harmonie parfaite entre l’Homme et son environnement. Jamais une voix ne s’élève au dessus des autres. Jamais la moindre dissension au sein du groupe. Des chants liturgiques côtoient le silence, entre la lecture des textes bibliques et les tâches quotidiennes. La vie consiste de paix et de silence, accompagnés du chant des coqs et des grillons, sur fond du bruissement des oliviers. Des images de sollicitude et de dévouement servent de trame de fond pour un amour qui dépasse tous les autres… Le respect de l’Autre, prédominant en toutes circonstances, sans distinction…

Une scène en particulier marque un point tournant dans le film : le 24 décembre 1993, les insurgés investissent le monastère, exigeant des médicaments. Le Frère Christian de Chergé (Wilson) refuse la demande mais prend la chance de rappeller au chef des terroristes, Ali Fayattia, que c’est la veille de Noël, date sacrée pour les Chrétiens, et que le respect des moines et des prêtres est de mise, en récitant une sourate du coran. L’autre revient sur ses pas et s’excuse, en tendant la main au moine dans un moment qui scelle le respect des deux hommes malgré l’opposition de leurs situations respectives.

Ce geste va assurer la protection du monastère, jusqu’à ce que Fayattia soit lui même assassiné. En mars 1996, ils seront pris en otage, et sept des huit moines ne seront plus revus.

Un extrait du testament du Frère Christian (écrit en 1994) qui clore le film, est édifiant quant à la lucidité de sa démarche :

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. …L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. …Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences…

Des hommes et des dieux est un hommage à la fraternité universelle, à l’amour au sens pur. C’est un film qui s’inscrit dans la nuée des Incendie et Precious Life, et qui met en exergue en même temps le potentiel d’état de grâce de l’être humain et la voracité de la bête de la même espèce quant à sa capacité de perpétuer le cycle de la haine qui mènera inexorablement à sa propre destruction.

Le film est important pour son sujet et pour son traitement de faits qui sont, malheureusement, passés à l’histoire. Pour cette raison on lui accordera quelques irritants, tels que les gros plans sur les sourires béats des moines qui, sur fond de la musique du Lac des cygnes de Tchaikovsky, décident tous d’un coup de rester avec la population civile… On aurait espéré une caméra plus retenue, plus sensible lors de moments aussi solennels. Ou la scène un peu mièvre où les moines se tiennent ensemble en chantant pour noyer la menace d’un seul hélicoptère qui survole le monastère…

Néanmoins on reste impressionnés par la qualité des acteurs, eux-mêmes touchés au cours du tournage par cet amour — avec un grand A — qui émeut au plus profond des âmes.

Les moines de Tibéhirine (Wikipedia)

SP

Vu en primeur à Montréal dans le cadre de la série Cinémagique.

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