Eh bien, si Durala (une jeune initiative de production Web-multimédia africophile) voulait faire une entrée remarquée sur la scène médiatique montréalaise, elle a réussi. Avec la projection du film Françafrique jeudi soir, 17 février 2011, à la Maison de l’Afrique dans le cadre du Mois de l’Histoire des Noirs, elle a su épater son petit auditoire par le choix succinct d’un sujet qui brûle les lèvres africaines depuis plus d’un demi-siècle…

Un film documentaire de Patrick Benquet, très récent (fin 2010), dont l’écriture ne ménage ni l’administration française ni les dirigeants africains, Françafrique met en lumière les manipulations économiques et politiques de la France de l’après-guerre jusqu’à nos jours, en citant les acteurs politiques et l’élite économique française qui se sont succédé pour mettre le grappin sur les richesses du terroir africain.

Les pions placés d’abord par le général Charles de Gaulle se retrouvent ainsi sur l’échiquier de Valéry Giscard d’Estaing, puis de François Mitterrand, de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy. Pas même le changement d’allégeance politique des administrations ne saura changer la politique d’engagement envers l’Algérie, le Gabon, le Niger, la République Centrafricaine, le Congo Brazzaville, le Zaïre, l’Angola, et la Côte d’Ivoire, pour ne nommer que ces pays-là, afin d’obtenir les ressources naturelles dont la France a besoin.

On peut le comprendre: un pays comme la France voulant se relever après la guerre devait se munir d’une source énergétique à elle propre, puisqu’elle n’en était pas productrice elle-même. Question d’intérêt.

C’est dans ce but précis que De Gaulle a instauré, à la fin des années 50, un « réseau d’influence » politico-économique dans les colonies africaines riches en pétrole. Ces actions seraient encadrées par des hommes de confiance — d’un côté par une aile politique qui placerait des dirigeants complaisants à la tête des pays pétrolifères, et de l’autre, par l’industrie pétrolière elle-même. Celle-ci serait représentée par la société française Elf qui investira dans les infrastructures locales, se fondant une image d’employeur providentiel pour la population.

D’autre part, la politique du « feu orange » sous De Gaulle sous-entendrait que l’on pourrait agir sur le territoire afin de maintenir le contrôle des colonies, sans l’aval officiel du président de la République; par contre, si l’opération devait ne pas réussir, l’on se retrouverait sans protection. Ainsi les mercenaires se mettraient au service de ceux qui les payent, dans le but d’éliminer les « irritants » par tous les moyens, y compris l’assassinat politique. Ni vu, ni connu.

Les revenus devenus colossaux, usurpés par une diplomatie fortement convaincante et particulièrement reconnaissante quand il s’agissait de satisfaire les intérêts de la France, et tout aussi « musclée » lorsqu’on s’y opposait, ont commencé à revenir vers la France sous le manteau : sous forme de financement occulte des partis politiques. Une enquête a finalement dévoilé l’affaire au grand jour dans les années 90 et a sonné le glas d’un « système » terriblement fructueux durant près de 30 ans.

Aujourd’hui, autour de Nicolas Sarkozy se trouve encore la vieille garde de ses prédécesseurs, question de maintenir de « bonnes relations » avec des partenaires intéressés. Par contre, depuis que Omar Bongo*, président du Gabon, a compris la valeur de la ressource qu’il tenait en main — qu’il pouvait tout aussi bien vendre son pétrole aux Américains qu’aux Chinois (surtout après la chute du mur en 1989 qui a fait tomber, par la même occasion, le statut de la France comme protectrice de l’Afrique francophone contre la menace communiste) et que c’était devenu lui, président d’un pays africain, le nouveau maître des cérémonies qui choisissait maintenant les jeunes « élus » de la République — la France n’a plus la main mise sur les ressources de l’Afrique.

Car aujourd’hui le fils de Bongo (aujourd’hui au pouvoir au Gabon) et les autres peuvent exiger le prix qu’ils veulent pour leur production. Ce qui fait que ce n’est plus Elf qui règne sur l’Afrique et que Sarkozy doit payer son uranium au plein prix. Mais sur l’horizon africain, au dessus des bidonvilles où les populations s’appauvrissent au seuil des métropoles, l’on voit germer les enseignes des Bouygues, Bolloré, Société Générale, BNP Paribas et autres sociétés françaises, comme pour prendre le relais sans quitter l’eldorado.

Évidemment, ici personne ne tient compte de la souffrance des peuples alors que les dirigeants empochent encore les généreuses ristournes que leur accordent les entreprises étrangères en échange de leurs droits d’exploitation…

Parfaitement dans l’air du temps, ce film extraordinaire de lucidité et de non-complaisance à l’endroit de la France mais aussi des nombreux dirigeants de pays africains complices de ces échanges porteurs d’inégalités effarantes — et donc aussi de la misère économique de leurs propres citoyens — est un receuil de constats qui, comme des balafres salées dans la chair de l’inconscient collectif, mettent tous et chacun devant une évidence qui, malheureusement, ne surprend personne.

Françafrique est une onde de choc qui déferle sur l’Hexagone et sur toute l’Afrique francophone… Pour quelqu’un qui a la chance ou le malheur d’être d’origine européenne ou africaine, on comprend mieux son héritage.

SP

* Omar Bongo a été cité en 1996 ayant dit : « L’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur; mais la France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant ».

Note perso : Un vieil Africain, ici à Montréal depuis plusieurs années avant qu’il ne retrouve sa place sur le vieux continent à l’ombre d’un baobab, m’avait dit un jour : « tu sais, ce n’est pas une question de justice; dans la vie, n’importe où, tout est une question d’intérêt ». Parole de sage qui prend tout son sens.

Pour écouter une entrevue de Khady Beye (Durala) avec Patrick Benquet (choix musical: Manou Gallo – Nalingiyo) cliquez ici

Pour acheter le DVD: http://video.fnac.com/a3077661/Francafrique-DVD-Zone-2

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