Écrit et réalisé par Mathieu Amalric

« New Burlesque means that our show is made by women, for women. We don’t take direction from men nor de we rely on men to tell us how we should do it. » – Dry Martini (Suzanne Ramsey)

Mathieu Amalric, Julie-Ann Muz, Miranda Colclasure (Mimi) et Suzanne Ramsey

Servez-moi du Mathieu Amalric à n’importe quelle sauce. J’adore cet acteur.

Ici il signe le scénario en s’inspirant de L’Envers du music-hall, le journal de tournée de Colette, qui avait fait des spectacles de ce genre, seule sur scène, en 1913. Il voulait connaître la pulsion qui amène une femme aux formes généreuses à se montrer sur scène, à se mettre à nu, sous la seule protection des faux cils et du maquillage.

Et il joue le rôle de Joachim Zand, le producteur d’une tournée en France de strip-teasers « New Burlesque » provenant des quatre coins des États-Unis, des femmes bien en chair complètement à l’aise avec leurs corps, et qui détiennent le contrôle artistique de leurs spectacles.

Mais la troupe ne se produira pas forcément à Paris, où on apprend que Zand est grillé : il doit de l’argent à trop de gens, il a mauvaise réputation, personne ne veut travailler avec lui, même pas son propre frère.

Ils voyagent d’un patelin à un autre, il y a des imprévus, et cet homme aux prises avec des problèmes personnels et professionnels assez majeurs, trouve une sorte de refuge auprès de ces femmes qui elles, sont totalement libres.

Zand profite en fait du courage et de l’énergie de ces femmes, et de ce fait, se croit lui-même protégé. Le scénario fait souvent allusion au vide dans la vie de Zand et au confort que représente ces femmes, isolées comme lui mais ensemble, allant d’un d’hôtel à l’autre, d’un train à l’autre, comme une famille. « Là où il n’y a pas de regrets, pas de remords, pas de souvenirs, de dettes, de griefs, de crimes, pas d’avocats… »… Il se plaît dans ce rythme de vie, au milieu des « cris de volaille »…

On assiste donc à une sorte de décalage, de contraste entre la réalité difficile de cet homme qui a tout gagé pour produire cette tournée devenue précaire chez lui en France, et la dure fragilité de ces femmes, pourtant en totale possession de leurs moyens, dont la matière première reste leurs propres corps.

Les sensibilités à fleur de peau et les vulnérabilités évidentes se découvrent entre Zand et Mimi en particulier.

Dans la scène du couloir, Mimi pique Joachim au vif en soulignant qu’il s’occupe mal de ses enfants (dont il a la garde pendant quelques jours en tournée). Il rétorque en lui disant qu’il pourrait l’aimer si seulement elle avait du talent (ce soir-là elle avait sorti ses plumes)… Amalric avoue avoir écrit ces dialogues cinglants pour démasquer une attirance naissante avant même qu’elle ne le soit évidente pour les personnages.

Car en même temps c’est une histoire d’amour peu ordinaire entre un homme d’affaires et ses « filles » dont il a, finalement, une certaine admiration. Cette appréciation, dans un milieu où le corps de la femme est un produit, c’est assez rare. De ce fait, ce lien est touchant.

Et puis la scène où il retire à Mimi ses faux cils pour lui découvrir un regard perçant et dur, dévoile une tendresse inattendue entre les deux personnages qui donne à ce film une humanité profonde qui réside dans le respect et la reconnaissance des âmes fragiles, en dépit des apparences et du contrôle de l’image.

Des Vraies

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce film c’est que ces dames sont de « vraies » strip-teaseuses burlesque. Elles gagnent leur vies comme tel aux Etats-Unis. Les spectacles que l’on voit, les costumes et les personnalités de ces femmes, sont les leurs. De plus, le film est un vrai road movie car, afin de capter l’authenticité du spectacle, on a filmé devant un vrai public, lors d’une vraie tournée dans plusieurs villes en France. Nous sommes donc dans une situation de documentaire, disait Amalric en entrevue, mais dans une fiction. Même le personnage de Joachim Zand est inspiré de producteurs mythiques qu’il a connu dans sa carrière, notamment Paulo Branco et Claude Berri.

Amalric dit aimer le mélange des énergies et des langues. Pour cela le film est à la fois en anglais (avec sous-titres) et en français. Ça ajoute de la véracité au tout.

Et puis, on se retrouve vraiment dans l’atmosphère du cabaret et de l’énergie du soir : les loges, les boas, les costumes élaborés, les rires vulgaires, l’alcool, l’extravagance, les projecteurs, l’adrénaline, les applaudissements… Le spectacle.

Prix de la mise en scène à Cannes, Tournée a fait le tapis rouge du Festival du nouveau cinéma le 22 octobre, et sera projeté en salle à Montréal à partir du 5 novembre.

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Mathieu Amalric et votre rédactrice, à la sortie de la première montréalaise de "Tournée"

Annecdote: Le personnage de Joachim Zand a été calqué sur celui de Paulo Branco. Le producteur devait donc avoir un nom brésilien, Jao. On a décidé autrement mais on a gardé le nom en modifiant les voyelles, pour faire Joachim. Et Zand se trouve être le nom d’origine russe de la mère du réalisateur, à qui il a pu faire un clin d’œil…

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